photo-66Article publié par par Olivia le

Coup de projecteur sur ce que vivent les femmes en entreprise, grâce au talent de la comédienne et auteure Blandine Métayer, dont le spectacle Je suis top ! est adapté en BD aux Editions Delcourt.

Pli : Vous êtes top d’avoir écrit un spectacle sur un sujet – l’inégalité homme-femme, le sexisme quotidien – aussi nécessaire que mal compris aujourd’hui. Comment est né le projet Je suis top ?

Blandine Métayer : Après Célibattante, mon premier « seule en scène » en 2002 sur la vie en solo au féminin, je cherchais un sujet fort et jamais traité. En parallèle de ma carrière, je fais depuis plus de quinze ans – via la société Changement de décor qui produit Je suis Top ! – des interventions en entreprise (saynètes sur mesure, coachings), et j’ai noué pas mal de contacts avec des managers, notamment des femmes. En tant qu’œil extérieur, j’ai pu observer beaucoup de choses. En 2010, j’ai eu comme un éclair : j’ai écrit en un week-end l’histoire et la structure de la pièce. Puis j’ai commencé à interviewer une dizaine de femmes qui m’ont présenté tour à tour leurs copines. Au total, j’ai rencontré une quarantaine de femmes managers, de tous les secteurs et tous les âges (de 25 à 60 ans), ainsi que quelques hommes « éclairés ». J’ai également travaillé avec la sociologue Cécile Ferro et j’ai eu pas mal d’échanges avec Brigitte Grésy, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Pli : Êtes-vous d’accord pour dire que c’est un sujet mal compris ?

Blandine Métayer : Oui, c’est souvent mal compris quand ce n’est pas un non-sujet pour certains. Beaucoup de personnes (et surtout des hommes) pensent que tout est réglé, que ça va bien. Et que le mot féminisme est au mieux ringard et au pire presque une insulte. Or le combat pour l’égalité est loin d’être gagné, de plus ce n’est pas un combat de femmes mais un combat de société. En effet, quelle société voulons-nous vraiment ? Les mentalités sont très longues à faire évoluer. On note même en ce moment une certaine forme de régression : la crise qui s’éternise et crée des tensions entre les sexes, l’hypersexualisation des filles et des garçons dès le plus jeune âge, la banalisation de la pornographie et dans le même temps la radicalisation et le raidissement de certains sur des valeurs archaïques… Pour ma part, je pense que le dialogue est primordial. Plus les femmes et les hommes parleront ensemble de ces sujets, mieux ce sera. J’ai conçu avec Nelly Sevat, directrice de la formation à Changement de Décor, un atelier Mixité ou Comment débusquer les stéréotypes et les dépasser. Cet atelier, que nous déclinons dans de nombreuses entreprises, fait travailler au moyen des outils théâtraux une dizaine de femmes et d’hommes à chaque session. Des mises en situations où les femmes jouent par exemple des rôles d’hommes et les hommes des rôles de femmes, fait prendre conscience à chacune et chacun des préjugés et du regard stéréotypé que nous portons les uns et les autres sur le sexe opposé. Le débriefing et le débat qui s’ensuivent après chaque exercice sont passionnants. A la fin de la journée, tous les participants s’accordent à dire qu’il s’est opéré en eux une prise de conscience. Ça leur donne envie de porter le débat au sein de leur entreprise, de leur cercle familial et amical.

Pli : Qu’avez-vous appris en écoutant les témoignages de toutes ces femmes dans le milieu de l’entreprise ? Qu’est-ce qui vous a le plus interpellée ?

Blandine Métayer : Que le sexisme ordinaire et les inégalités perdurent encore au 21e siècle ! Et ce qui m’a le plus interpellée ce sont la souffrance, la frustration, l’épuisement que ça engendre chez les femmes.

Pli : De nombreuses situations vécues par les femmes dans leur travail, et de nombreuses phrases que vous citez dans Je suis top !, semblent caricaturales – pourtant toutes sont véridiques n’est-ce pas ?

Blandine Métayer : Oh oui, tout est vrai. Et les phrases les plus chocs ont été entendues telles quelles par les femmes que j’ai interviewées. Je dois dire que je n’ai pas tout mis, certaines étaient trop trash…

Pli : Considérez-vous votre démarche féministe, et si oui, pourquoi d’après vous de nombreuses femmes sont-elles allergiques au mot féministe ?

Blandine Métayer : Bien sûr que ma démarche est féministe. Mais comme je l’ai dit précédemment, le mot féministe a pris une telle connotation péjorative à notre époque que des femmes répugnent parfois à s’en réclamer. Combien de femmes se croient obligées de dire : « Je ne suis pas féministe mais… Il est inadmissible que les écarts de salaires continuent à être aussi importants.» Or le féminisme dans son sens originel c’est la lutte pour la revalorisation des droits des femmes. Alors oui, je suis féministe !

=> Vous pouvez contacter Blandine Métayer et la société Changement de décor sur le site internet de Je suis Top!

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Les femmes et le travail: 4 réalités qui dérangent

1 – Le conditionnement de l’enfance

« Nous abordons là la question du conditionnement fille-garçon dès l’enfance, et aussi l’hypersexualisation qui a cours aujourd’hui. Pourquoi des kyrielles de princesses vêtues de rose, pourquoi des strings taille 4 ans (sic!) ? Lorsque j’étais jeune, les jouets étaient indifférenciés jusqu’à la puberté, de nos jours on vole leur enfance aux enfants en les enjoignant à être femme ou homme tout de suite. Bien sûr, il m’arrivait de piquer les chaussures de ma mère pour jouer, mais aujourd’hui l’identification est orchestrée par les marques, dans le seul but de faire de l’argent. Ça me met hors de moi car cela perpétue l’inégalité par la symbolisation de la femme objet, de la femme fragile. Dans la cour de récréation, nous n’apprenons pas aux filles à être rentre-dedans, ambitieuses. Et nous ne permettons pas aux garçons de ne pas être compétitifs. Car bien sûr, les hommes peuvent aussi souffrir de ce conditionnement du genre. J’ai rencontré des hommes en entreprise qui préfèreraient être au calme dans la recherche que d’être top manager. Mais les mentalités n’évoluent pas. J’ai créé mon spectacle il y a six ans, le roman graphique qui paraît aujourd’hui n’a jamais autant été d’actualité. J’entends des adolescents débiter de tels stéréotypes sur ce que doivent être les femmes et les hommes, à savoir des pépés et des machos, que je me dis qu’il y a encore du travail. Je le répète, ce n’est pas un combat de femmes mais un combat de société, car chacun devrait avoir la possibilité d’être lui-même, hommes et femmes, sans stigmatisation, sans culpabilisation. »

2 – La deuxième journée

« La deuxième journée est bien souvent une triple journée qui commence dès le réveil ! Forcément lorsqu’on sait que 80% des tâches ménagères sont effectuées par les femmes, et que ça n’évolue que très lentement… Une minute en plus pour les hommes tous les 5 ans peut-être… J’ai été élevée par des parents égalitaires et féministes, mon père vidait le lave-vaisselle, lavait, rangeait, imaginez mon choc quand j’ai découvert la dure réalité du monde extérieur. Or, vous savez, c’est une question d’éducation, mon grand-père était pareil que mon père. Sa mère, mon arrière-grand-mère, était directrice d’école et mère de trois garçons mais s’est retrouvée veuve très jeune. Elle a dès lors appris à ses fils à se débrouiller car elle travaillait beaucoup, et les garçons sont devenus autonomes. Ça date du début des années 1900 cette histoire. J’ai vu le résultat : nous pouvons inculquer l’égalité des tâches ménagères, l’exemplarité ça marche ! »

3 – Le placard de la maternité

« C’est toujours tellement d’actualité : l’écart se creuse au moment de ce coup d’arrêt, lorsque les femmes ont un ou des enfants, souvent dans la trentaine. Lorsqu’elles reviennent dans le monde de l’entreprise, les hommes ont fait leur trou et, fait plus grave, on estime que les femmes sont déjà vieilles à 40 ans. C’est absurde, c’est un schéma qui date d’il y a un siècle, lorsqu’on mourait à 50 ans ! Aujourd’hui, à 40 ans, vous avez encore 25 ans de carrière devant vous. Or, quand elles recommencent à travailler, on ne fait plus évoluer les femmes, elles n’ont plus de formations, et ne peuvent pas devenir top manager, ni même middle. Il y a beaucoup de progrès à faire. Qui dit maternité dit aussi paternité, il faudrait arriver à un modèle où les congés soient pris par l’un ou par l’autre, par le père ou la mère, et que le recruteur voit ainsi l’homme et la femme qui n’a pas encore d’enfant sur un pied d’égalité. »

4 – Les salaires soldés

« Oui, c’est une réalité qui perdure. Et plus on monte dans la hiérarchie, plus l’écart se creuse : entre un homme et une femme assis ensemble à un comité d’entreprise, il y a 27% de différence de salaire. C’est dramatique, les entreprises le savent mais ça ne bouge pas. Cela s’explique par le coup d’arrêt de la maternité (dont nous venons de parler), mais aussi par le fait que les femmes sont moins demandeuses que les hommes. Lors d’un recrutement, elles s’intéressent au poste, lorsque les hommes vont en général s’intéresser au salaire et au package qui l’accompagne. »

Je suis top! aux Éditions Delcourt

D’après une pièce de Blandine Métayer,
adaptation de
Véronique Grisseaux et dessins de Sandrine Revel

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C’est avec humour que Blandine Métayer fait passer des messages forts

Pli: Quel regard portez-vous sur la démarche de Blandine et sur son spectacle Je suis top ?

Véronique Grisseaux : J’ai adoré faire l’adaptation de la pièce de Blandine, ça a été un vrai plaisir de travailler avec l’auteure et la comédienne. Blandine m’a fait confiance en me confiant son “bébé“, nous avons beaucoup collaboré et échangé d’idées. Étant adaptatrice, je travaille toujours avec l’auteur(e), je ne m’approprie jamais le texte car il ne m’appartient pas.

La pièce de Blandine est très juste, elle parle de la condition des femmes dans le monde de l’entreprise d’une manière vraie. Nous sommes en 2016 mais rien n’est encore acquis pour la femme – et oui, c’est un fait ! C’est avec humour que Blandine fait passer des messages forts. Et grâce à l’humour, elle peut parler de problèmes sans rentrer dans le pathos. Je suis allée la voir sur scène et j’ai eu un coup de cœur pour la pièce et pour la comédienne et auteure qu’est Blandine. Ce fut une jolie rencontre, de même que ce fut une belle rencontre avec Sandrine Revel, la dessinatrice qui a dépeint avec justesse l’adaptation de la pièce. Une belle équipe de femmes !

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Article publié par par Olivia le

Cet article a été en partie publié dans le n°31 du magazine Mieux pour moi.

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